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avril 30, 2009

Manifeste pour un humanisme économique

Filed under: Non classé — sociologicus @ 4:57


Le suivant billet s’appuie sur la lecture stimulante d’un ouvrage d’,André Gorz1.

André Gorz philosophe français décédé il y a quelques mois, était un intellectuel résolument engagé (loin du tintamarre médiatico-politique), socialiste, fondateur du mouvement d’écologie politique, qui s’est efforcé de décrire dans ses nombreux ouvrages le mode de fonctionnement du système capitaliste et ses évolutions contemporaines qui tendent, pour le résumer brièvement, à circonscrire l’ensemble des rapports sociaux et des institutions sociales (Ecole, Etat, Entreprise, mais aussi Famille, loisirs, etc.) en rapports de type économistes, c’est-à-dire axés sur la recherche de la maximisation de l’intérêt particulier et sur la rentabilité.

La thèse centrale qu’il développe dans son œuvre Capitalisme, Socialisme, Ecologie, recueils de textes et de conférences sur la fin du socialisme bureaucratique, centralisé, autocratique et répressif, est celle des mutations nécessaires pour le passage vers une autre forme de socialisme qu’il appelle de ses vœux et qu’il essaie de formuler autour de la question du respect de l’autonomie individuelle. Un nouveau socialisme est possible aujourd’hui, non pas un socialisme traditionnel considéré comme collectivisation des moyens de production et des forces productives, et planification des besoins et des désirs collectifs, mais un socialisme libertaire, réformateur, qui réfute toute idée d’unification des sphères sociales (industrie, culture, presse, loisirs, etc.) mais laisse à chacune d’elle sa propre sphère d’activités autonomes, et qui par conséquent reconnaît le droit d’exister au capital, et donc à la propriété privée des moyens de production. Il définit les contours d’un nouveau type de socialisme, qui n’ait ni les moyens de contrôler ni ceux de définir l’activité productive (il démontre par ailleurs très bien les défauts d’un tel système et son penchant autocratique et répressif) mais qui soit une construction politique et sociale d’orientation, de guide pour l’activité économique. Ce que défend l’auteur en réalité, c’est une inversion radicale du modèle économique capitaliste. Critique vis-à-vis du capitalisme, il reconnaît néanmoins que celui-ci a apporté un mieux-être même s’il ne doit pas constituer une fin en soi.

De la production des besoins…

En effet, aujourd’hui, le capitalisme fonctionne selon un schéma d’apparence libertaire et émancipateur mais qui est en réalité profondément aliénant et uniformisant. Fonctionnant selon un mécanisme de marché, le capitalisme a besoin pour survivre et perdurer (donc grossir) de toujours innover et de renouveler son offre ; en cela il est consubstantiel à l’idée de mouvement, d’instabilité, de mobilité. Mais il ne peut exister sans une création permanente de nouveauté. A ce titre, le système social capitaliste fonctionne comme une machine à produire des besoins afin de pouvoir écouler ses « besoins » produits auprès de consommateurs demandeurs de ces besoins.

Ainsi, tel qu’il fonctionne, le capitalisme économique crée des besoins et des désirs auxquels souscrivent inconsciemment (pas toujours) les hommes. La satisfaction narcissique n’est alors jamais acquise, car la machine produit en permanence de nouvelles sources de frustration, donc de nouveaux désirs, et par conséquent de nouveaux plaisirs de consommation. A peine un besoin est satisfait qu’un autre est crée, et ainsi de suite. Ce que Gorz critique fermement c’est cette création négative, cette illimitation factice des besoins mise au service de l’économie. Or, c’est un cercle vicieux, à la manière de Sisyphe contraint à pousser indéfiniment son rocher sur la montagne, et qui, pensant être arrivé au terme de son supplice, doit recommencer encore et encore.

L’image n’est pas de trop : c’est exactement le même schéma qui gouverne aux sociétés capitalistes : créés de toutes pièces par la sphère de production, les nouveaux produits deviennent de nouveaux besoins, qui doivent être libidinalement satisfaits par la consommation et qui retournent donc dans la chaîne de production qui peut alors en fournir de nouveaux, etc.

Ainsi, en économie capitaliste, on a en amont la production, en aval la consommation, mais en réalité consommation et production participent de la même stratégie capitaliste globale : la création fictive de besoins par une entreprise délibérée de contrôle des désirs et des émotions, tendant à l’uniformisation des comportements individuels. Pour le dire plus simplement, si le capitalisme émancipe l’individu de la nécessité, c’est pour mieux l’enchaîner au besoin.

Comment en-est on arrivé là s’interroge l’auteur ? Pour lui, la réponse est simple : c’est l’autonomisation progressive de l’économie des autres sphères (politiques, sociales, culturelles, etc.) qui a conduit à cette inflation des besoins. L’autonomie du capital a conduit à différé les besoins : au petit paysan qui assurait sa propre récolte pour sustenter à ses besoins succède au XIX l’ouvrier prolétaire de l’industrie qui produit afin de pouvoir acheter sur le marché des biens et des services ce dont il a besoin pour vivre. Les besoins et leurs satisfactions sont déconnectés, ils sont déliés avec l’autonomisation du capital. C’est lui qui fournit (produit) les biens de l’extérieur. L’autoproduction assurait la satisfaction des besoins essentiels. Une fois cette production des besoins émancipés des individus, le système capitaliste a alors pu mettre en place de nouveaux besoins. Une fois autonomisée de la sphère sociale, la création des besoins a pu dépasser celle des seuls besoins réellement ressentis pour ouvrir tout un espace de besoins fictifs, superflus. Mais c’est justement aujourd’hui ce superflu qui fait l’essentiel. Quel intérêt « vital » ai-je à posséder un 16/9 ? J’ai beau le savoir, la possession d’un 16/9 m’emplit de satisfaction. Mais à peine ai-je le temps de contempler mon produit (de sustenter mon besoin, de complaire à ma satisfaction narcissique) qu’un autre besoin/désir m’appelle, etc.

Ainsi, il constate que le capitalisme privilégie un développement selon un modèle de rationalisation unique de type instrumental qui s’étend bien au-delà de la seule sphère économique et de l’Etat mais qui se diffuse également au cœur de la famille et de nos vies privées (toutes nos actions, nos comportements doivent servir un intérêt particulier, doivent remplir une utilité fonctionnelle, donc être « rentable »), au détriment dit-il de la rationalité « morale-pratique » et « esthétique-pratique » (l’agir par conviction, par principes, par sensibilité).

C’est en fait à une critique de l’utilitarisme que se livre l’auteur. L’homme agit par utilité avant d’agir par conviction. C’est une action de type instrumentale (au sens où l’entend Max Weber) qui domine l’univers contemporain. Mais redoublé d’un instrumentalisme économique ; il ne s’agit plus seulement d’agir utilement, il faut encore agir dans le sens d’une utilité proprement économique : toute action n’est mesurée qu’à hauteur de sa rentabilité. Autrement dit, l’unique critère de valeur est la rentabilité de l’action engagée. Sur ce point-là, le président actuel semble être en accord idéologique avec cette vision utilitariste. L’hôpital public, l’Education nationale doivent être gérer sur des critères de rentabilité. Or, il s’agit ici de « matériau » humain, pas de marchandises! Qu’est ce qu’une éducation rentable? Un enseignement rentable? Une hospitalisation rentable? On s’éloigne des préoccupations morales, culturelles et sanitaires. L’humain n’est plus qu’un moyen dans cette idéologie, au service de la rentabilité économique.

aux besoins à produire.

André Gorz milite dans ses écrits pour un socialisme nouveau, véritablement émancipateur (donc bien loin du socialisme « clinique » tel qu’il s’est historiquement réalisé), dans lequel les besoins et les désirs seraient premiers, et où l’économie serait au service de leurs satisfactions. On assiste à inversion du processus productif, où ce n’est plus l’économie qui fixe et oriente les désirs, mais où ce sont les désirs et les besoins individuels qui fondent et orientent l’activité productive. Pour lui, « il s’agit de rattacher les finalités de l’économie à la libre expression publique des besoins ressentis, au lieu de créer des besoin à la seule fin de permettre au capital de s’accroître et au commerce de se développer2. » Sur cette approche consumériste de la sphère de production, on peut se référer aux célèbres et magistraux ouvrages de Jean Baudrillard sur Le système des objets et La société de consommation.

Dans le nouveau socialisme que Gorz appelle de ses vœux, l’homme gagne en liberté, son autonomisation n’est plus alors instrumentalisée dans le sens d’un utilitarisme économique, elle est davantage axée sur des considérations morales, humanistes, loin de tout utilitarisme institué.

Il pose en définitive la question de savoir si un nouveau monde est possible, un monde où l’action sociale engagée ne le serait pas dans un souci exclusif de rentabilité marchande, mais dans le sens d’une « qualité de vie optimale ». Cela nécessite bien évidemment une transformation en profondeur de nos modes de production et des rapports sociaux. A cette question, Gorz essaie de répondre en trouvant paradoxalement dans le système capitaliste lui-même les sources éventuelles de cette transformation sociétale et économique. En effet, rompre avec le capitalisme n’est ni une bonne idée, ni un moyen efficace de promouvoir un nouveau mode d’organisation sociale et économique. Il faut construire avec l’existant, à partir de l’existant en le transformant plutôt qu’à vouloir rompre radicalement avec lui. Le capitalisme a permis le progrès technique, la satisfaction des besoins et l’amélioration des conditions de vie. Tout n’est pas à rejeter. Les idéologies qui voudraient rompre définitivement avec le capitalisme, pour séduisantes qu’elles peuvent être sur certains points, n’en restent pas moins sans doute essentielles, mais utopiques. Il ne s’agit pas de rompre, mais de déconstruire pour reconstruire.

On le voit, Gorz ne milite pas pour la disparition du capital, mais pour celle du capitalisme, en tant que dogme inaliénable, pierre angulaire de notre système idéologico-politico-économico-social. Oui à la conservation de la sphère économique, autonome, distincte, séparée de la sphère étatique, mais non à la finalité utilitariste et productiviste de ce mode de production. Gorz militait pour une finalité anti-utilitariste et anti-productiviste, mais proprement humaniste, tournée vers l’épanouissement véritable de l’homme.

A ce titre, je pense que sa pensée reste aujourd’hui d’une grande actualité, crise aidant. En effet, il est sans doute temps plus que jamais de remettre l’Homme au centre du processus d’organisation et de production. En lisant Gorz, j’ai l’impression de voir se dessiner les grandes lignes de pensée d’un humanisme nouveau, propre à définir une nouvelle vision de l’Histoire à long terme, de dessiner les contours d’un nouveau paradigme socio-économique, et redonner ainsi du sens à un monde qui en manque cruellement, faute de grands idéaux collectivement partagés. Cette pensée féconde, pensée socialiste selon l’auteur, « écologie sociale » comme il l’indique lui-même, est plus globalement une pensée humaniste, inscrite dans la ligne de pensée de F. Bayrou et propre à satisfaire ses nombreux électeurs passés et à venir…

L’Histoire nous offre une chance de modifier l’ordre des choses, sachons la saisir.

1André Gorz, Capitalisme, Socialisme, Ecologie, Désorientations/Orientations, Paris, Galilée, débats, 2001.

2 A. Gorz, p.31.

mars 20, 2009

Grève du 19 mars

Filed under: Non classé — sociologicus @ 10:58

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Ce jeudi 19 mars, j’ai participé à la grève nationale lancée par le mouvement intersyndical. C’est la première fois véritablement que je participe à un mouvement de grève en défilant dans les rues. Je ne sais pas ce qu’en diront les syndicats, ni même la police, mais le mouvement a été énormément suivi pour une petite ville comme Bourges, les manifestants s’étendant sur près de 1 km.

Si j’ai décidé de participer à cette grève, ce n’est pas uniquement pour défendre mes intérêts partisans, mais plus généralement pour défendre la justice sociale dans un pays qui me semble être en proie à un mouvement d’inégalitarisme de plus en plus prégnant.

Voici quelques uns de mes griefs :

1. le bouclier fiscal qui est une mesure scandaleuse en temps de crise. Certes, sa suspension serait symbolique, car l’impôt sur la fortune représente à peine 0,5% de la fiscalité en France et donc de la redistribution, mais le poids des symboles est essentiel. Un gouvernement qui méprise les symboles est un gouvernement qui va à sa perte. Tant cette mesure apparaît (à juste titre) comme une mesure d’injustice sociale au nom de la justice fiscale.

2. L’odieuse et insidieuse remise en question des droits et des libertés individuelles, qui font de la France des droits de l’Homme, au mieux un joli concept, au pire une utopie à proscrire!

3. Le démantèlement progressif et silencieux du service public. En ayant une gestion purement budgétaire, on méprise les fonctionnaires, les élèves et leurs parents. Que se passe t-il? Pour prendre un exemple que je connais bien, dans l’établissement où j’enseigne cette année, il y a trois postes et demi de professeurs de SES. L’année prochaine, il en restera 2, soit un poste et demi qui disparaît sans que les élèves, eux, ne s’évanouissent dans la nature. A raison de 28h de cours qui sautent, cela signifie 14 heures supplémentaires à se répartir à 2! Chose impossible évidemment, sauf à faire de l’école une industrie d’abattage à la chaîne. Trois classes de terminales, trois classes de première et deux (ou trois selon les effectifs) classes de secondes pour deux enseignants. Quid de la pédagogie différenciée, du traitement individuel de l’élève déjà très difficile à mettre en oeuvre avec des classes de 30 et un programme surchargé ?

La solution est simple : recruter des contractuels, c’est-à-dire des emplois précaires, plus flexibles et malléables (l’Etat est le premier employeur en France de précaires trois points devant le privé).

Mais à agir comme cela, c’est tout le service public qu’on détruit. Les contractuels sont généralement moins formés, ne connaissent pas toujours précisément les programmes, mais surtout ils sont « jetables », reconduits d’une année sur l’autre, ou non, sans aucune garantie. Pendant ce temps, on grossit le nombre d’élèves par classe pour éviter de multiplier les postes ; ce faisant, les enseignants ont moins de temps pour différencier leur pédagogie, pour prendre le temps de s’occuper de celles et ceux qui ont davantage de difficultés. De l’autre côté, certaines matières vont perdre des heures ( cela peut se justifier dans certains cas, mais mérite au moins débat), mais conservent le même programme ! On augmente la productivité de l’enseignant, en oubliant que le « produit » qu’il travaille n’est pas un objet comme les autres, ce n’est pas une marchandise standardisée, mais un individu singulier ! Conserver le même programme en diminuant le nombre d’heures ou augmenter les effectifs par classe revient à appliquer des méthodes tayloristes à l’Education Nationale, à la production de savoirs.

Ce qui compte n’est donc plus l’exigence de résultats, mais l’obligation de réduire les coûts. L’outil prime sur le produit. La forme sur le fond. La méthode de rationalisation des tâches doit s’appliquer partout. Cette approche de l’école et de l’enseignement est une approche à court terme qui cherche à réduire la masse salariale, les coûts de production, sans se soucier des conséquences sur la qualité des savoirs. L’élève n’est plus qu’une marchandise comme une autre, l’enseignant un travailleur comme un autre et l’Education Nationale une entreprise de production comme une autre. Désormais, la productivité de l’enseignant ne se mesure plus à la qualité du « produit » fourni, mais à la quantité de « produit » traité !

Tout ceci concourt à voir partir certains élèves dans les écoles privées, où les conditions de travail, les moyens, les effectifs permettent un travail meilleur. Le gouvernement déconstruit l’école de la République pour édifier une école des élites. Je ne dis pas qu’il ne faut pas réformer le système. Au contraire, je pense qu’il faut le repenser en profondeur, en lien avec l’évolution de nos sociétés, la polyvalence des sources de savoirs aujourd’hui disponibles (internet, Tv, journaux), la multiculturalité de nos élèves, l’hétérogénéité sociale, etc. Mais c’est en partant de l’élève que nous trouverons la solution. Mettre l’élève au centre oui, mais aussi au départ et à l’arrivée. Et non, à l’instar de ce qui se fait aujourd’hui, raisonner en termes exclusifs de réductions des coûts.

mars 15, 2009

marchandise et lien social

Filed under: Non classé — sociologicus @ 12:01

Dans nos sociétés marchandes, les relations sociales étaient essentiellement médiées par les objets. Objets considérés en tant que marchandises qui s’échangeaient sur un marché des biens et des services. Je propose une courte réflexion (personnelle et pas encore suffisamment travaillée) sur la transformation des liens sociaux au regard de l’évolution de la nature des marchandises dans l’échange marchand, qui s’inscrit dans une lecture marxienne (matérialiste) de la société.

Jusqu’au milieu du XX siècle, ce qui dominait était l’échange d’objet réels, matériels. Les rapports sociaux entre individus se faisaient au nom d’un échange de biens concrets essentiellement. Lorsque je rencontre mon boulanger avec qui j’ai une discussion, c’est dans le cadre d’un échange marchand où je viens lui acheter son pain ; idem pour le charcutier ou le vendeur de voiture, etc. cette marchandise est matérielle, objective et indifférenciée  (un pain reste un pain ; un frigo reste un frigo).

A partir de la seconde moitié du XX siècle, de nouvelles marchandises se sont développées. Elles existaient auparavant pour la plupart mais n’ont pu véritablement se développer qu’avec l’augmentation progressive du niveau de vie moyen, à même de faire naître de nouveaux besoins à satisfaire, c’est-à-dire à la fin des années 50 en France. Ces nouveaux besoins résultent de l’augmentation du niveau de vie : plus les revenus croissent, plus la part consacrée aux besoins secondaires et de « luxe » croît également.

Néanmoins, il s’agit bien de reconnaître ici que dans le modèle capitaliste, les besoins nouveaux qui émergent ont préalablement été conditionnés à émerger. Il n’y a pas de hasard dans les actes marchands. L’intention d’accès à la marchandise n’existe qu’à partir du moment où la marchandise désirée est objectivement accessible. Ainsi, les besoins subjectivement ressentis commandent aux actions objectives d’achat, que parce qu’initialement, les conditions objectives de ce besoin ont été mises en place par l’entreprise capitaliste. Pour le dire simplement, pas de désir sans objet du désir, pas de désir purement fantasmatique, imaginaire.

Cela revient à dire qu’il n’y a pas de besoin absolument détaché de toute marchandise objectivement accessible. L’homme ne désire que ce qu’il a ; l’imaginaire du besoin est objectivement conditionné. Il n’y apparaît pas de besoin qui ne soit potentiellement insatisfaisable (en dehors de l’incapacité économique d’y pourvoir, mais qui n’invalide pas la chose, simplement, elle reporte la réalisation effective de l’acte d’achat (désir) dans le temps.).

En outre, le développement des services comme nouveaux besoins apparaît au moment où les biens manufacturés atteignent progressivement un seuil de saturation. Les ménages sont équipés, les besoins essentiels sont globalement satisfaits pour tous. Il faut donc que le capital se renouvelle en offrant de nouvelles marchandises afin de continuer à croître.

Mais dans le même temps où ces nouvelles marchandises se développent, ce sont les relations sociales qui se modifient. Médiées par la marchandise-objet, elles se retrouvent médiées désormais par un produit éthéré, un service. La finalité n’est plus l’obtention d’un objet réel, mais l’obtention d’un service personnalisé. Là où l’objet permet la médiation dans une relation d’égal à égal, où la marchandise échangée est impersonnelle : un pain reste un pain, indépendamment de l’acheteur et du vendeur, la marchandise-service obère tout cela.

En effet, le service individualise la relation sociale : il singularise les rapports sociaux entre les hommes. Une coupe de cheveux chez untel ne sera pas identique que chez untel ; l’accueil ici sera différent de l’accueil là-bas, etc. En outre, le service est rendu à la personne, en tant qu’individu singulier. Il sera donc différencié selon le type de client, son âge, sa fonction, son sexe, etc. Alors que le boulanger vend le même pain indifféremment au paysan, à la vielle dame ou au chef d’entreprise, un salon de massage adaptera son offre à sa clientèle.

Le développement des services a donc contribué à modifier la forme et la nature des relations sociales interindividuelles. En se personnalisant, la marchandise a personnalisé les rapports sociaux. Si l’échange est la base du lien social, et si l’objet de l’échange dans nos sociétés marchandes est amené à évoluer, alors c’est le support même de l’échange qui opère une mue. Les conditions objectives de l’échange (la marchandise) tendent à modifier les formes subjectives de celui-ci (relations sociales), qui tendent donc à leur tour à renforcer la personnalisation de la marchandise échangée. (On est là dans une lecture très marxienne où l’objectif détermine le subjectif qui agit en retour dessus pour venir l’affirmer un peu plus encore : résumé succinct du matérialisme dialectique)

Ainsi, le développement des services, dans une lecture marxienne, permet d’expliquer la transformation des rapports sociaux, dans le sens d’une personnalisation grandissante et le passage des sociétés modernes de l’ère moderne à ce ce que certains appellent l’hypermodernité, ou, expression que je préfère, la seconde modernité, à partir des années 60.

Mais, au-delà de cette réflexion sur les conditions historiques d’émergence de l’individu de la seconde modernité dans les rapports sociaux, il est également important d’essayer de déceler les évolutions à venir. Si comme l’analyse le suggère, c’est au travers de l’évolution des marchandises que se décèlent en partie l’évolution des rapports sociaux, intéressons-nous alors aux nouvelles formes que pourraient prendre les marchandises dans les années à venir.

Les services, à leur tour, vont irrémédiablement connaître un seuil de saturation. Pour que le capitalisme continue à se développer, il faudra qu’il innove et invente de nouveaux besoins. Quels seront-ils? Nous pouvons déjà esquisser une hypothèse qui n’a rien de réjouissante. Aujourd’hui, certains biens ne sont pas (encore!) des marchandises, mais considérés comme des biens inaliénables (c’est-à-dire appartenant à tout le monde) : c’est le cas de l’air, de l’eau, de l’espace. À l’heure du souci écologique, ces biens communs et universels, ne risquent-ils pas de devenir l’enjeu de futures luttes pour l’appropriation?

Dans ce cas, les tentatives déjà amorcées de « droit à polluer » pour les entreprises ou de « bonus-malus » sur les véhicules automobiles peuvent être regardés comme des exemples de dérives potentielles à venir. Parce que payer un « malus » sur un véhicule polluant, c’est en définitive s’acquérir d’un droit de propriété sur l’air : c’est s’acheter une « liberté » de polluer. Liberté que l’on paie, donc bien que l’on acquiert. Le service payé devient la propriété de son utilisateur. Quand je pollue, je me fais l’acquéreur d’un « droit à polluer »; je deviens dès lors propriétaire d’une partie de l’air. Je dispose d’un droit de propriété sur une parcelle d’air à la surface de la terre.

Identiquement, le comportement vertueux récompensé entre dans la même logique : en donnant un « bonus » aux moins polluants, on offre un droit de propriété sur l’air « sain ». Ainsi, si l’idée semble séduisante, elle repose sur le même postulat initial. L’Enfer est pavé de bonnes intentions dit-on souvent. Gageons que celles-ci ne se réalisent pas.

A quand une entreprise qui vendra des bols d’air frais ? Des espaces vert et arborés ? L’accès à l’océan, etc. Et quelles conséquences, si l’on suit notre raisonnement, ces nouveaux supports de l’échange marchand auront sur les relations sociales entre les individus? La question est juste soulevée, mais mérite sans doute qu’on s’y intéresse… La révolution sociale et économique qui se met en place sur les ruines du capitalisme financier (loin d’être encore mort cependant) laisse présager un nouveau capitalisme écologique qui n’aurait rien de réjouissant en l’état.

mars 1, 2009

Pour un humanisme économique

Filed under: Non classé — sociologicus @ 1:04

La théorie économique nous enseigne que l’homme est un individu rationnel agissant dans le sens de la maximisation de son intérêt privé. Ainsi, pour l’économiste, l’homme se résume à une équation simple : c’est un fin calculateur où prime la finalité de ses actions sur les moyens de celles-ci. Ses intentions sont égoïstes et ses actes rationnels. Plus communément c’est ce qu’on appelle la théorie de l’homo economicus.

Si elle s’avère pertinente en partie : il est vrai que dans beaucoup de situations, nous agissons de manière rationnelle, il arrive aussi parfois que nos actes suivent un autre chemin, ou que les intentions qui ont commandé à ceux-ci n’opèrent pas dans dans le sens de ce que nous souhaitions au départ (effets pervers). En outre, nous pouvons décider d’agir de manière désintéressée. Si cette hypothèse n’est pas retenue par la théorie économique, elle constitue pourtant pour la sociologie une hypothèse essentielle : le don, l’acte gratuit sont des formes d’actions désintéressées de toute dimension économique.

Ainsi, militer dans une association pour défendre les droits des opprimés, se mettre au service du “bien commun”, de la chose publique, au-delà de l’intérêt personnel que l’on peut en retirer (fierté, reconnaissance, notoriété), sont des actes à dominante désintéressées, dans le sens où ces actions ne rapportent rien à la société économique. ils n’ont pas de valeur marchande.

Le don par exemple, constitue  une dimension importante des relations sociales. Offrir des fleurs lorsque l’on est invité à dîner, payer sa tournée à des amis, offrir de son temps pour réparer la voiture du voisin, etc. sont des exemples d’action gratuites, démarchandisés, hors du circuit de l’échange marchand.

Pourquoi devrait-on alors mesurer (réduire) la valeur d’un homme à sa valeur marchande, c’est-à-dire à ce qu’il permet de rapporter d’un point de vue économique. L’homme est plus que cela : il n’est pas qu’une simple “valeur marchande”.  Cette vision s’apparente à faire de l’homme non plus la fin, mais le moyen de la croissance. Or, la croissance a normalement pour but de servir l’homme ; réduire l’homme à sa seule valeur “économique” c’est inverser l’ordre des choses : c’est délibérément choisir la croissance et mettre en oeuvre tout ce qui est possible pour la maintenir, la faire progresser. L’homme devient un outil au service de la croissance économique.

Ainsi, faire de l’emploi l’alpha et l’oméga de toute politique économique, c’est prendre position pour l’économisme (faire de la production et de la création de richesse économique le but de toute chose) et laisser de côté l’humanisme (faire de la satisfaction des besoins de l’homme le but de l’action politique). Car au nom de la croissance, on précarise, on flexibilise le travail : on réduit les coûts salariaux pour permettre une meilleure productivité, donc compétitivité, donc croissance…  qui à terme devra rejaillir sur l’homme.! Mais alors pourquoi le précariser si la finalité c’est le servir? Pourquoi la croissance à tout prix qui consiste à précariser le travail si c’est l’homme qu’on veut servir en définitive ? L’homme et le travailleur seraient-ils deux entités différentes?

Une vrai politique humaniste serait alors une politique qui ne mettrait pas la croissance (au sens économique du terme) au centre de son analyse, mais l’homme. Dans ce cadre, elle n’accepterait pas une paupérisation de la condition salariale (flexibilité, précarité), au nom de l’intérêt supérieur de l’humaine condition. Elle stigmatiserait l’idée de “l’emploi a tout-prix” défendu aussi bien par la droite que par la gauche socialiste, qui en filigrane, accorde la primauté à la croissance.

Et cette politique humaniste en viendrait aussi alors à reconnaître les autres formes de “valeur” que l’homme peut prendre : valeur sociale, morale, appelons là comme on veut. Cette forme de valeur qui ne crée pas de richesse économique, mais qui crée du lien, qui maintient la solidarité, qui conforte, qui assure, qui sécurise. Au tournant de la seconde guerre mondiale, l’Etat-providence jouait ce rôle. A l’heure des sociétés individualistes, il est peut-être temps également de considérer cette activité et de trouver un moyen de la rémunérer au même titre que l’activité économique.  Car elle demeure au moins aussi importante.

février 26, 2009

Guadeloupe ensanglantée

Filed under: Non classé — sociologicus @ 8:43

Voici un mois que le conflit social gronde en Guadeloupe. Un mois de revendications, un mois de manifestations, un mois de grève généralisée pour certains. Un mois, quoiqu’on en dise, c’est long! Et cela fait un mois que l’Etat se mure dans son silence obscène.

Or, rappelons le : le rôle de l’Etat, c’est d’assurer, d’une part, ses fonctions régaliennes, de contrôle, de respect de l’ordre et de sécurité sur son territoire. Mais dans une société démocratique, le rôle de l’Etat de droit s’étend à d’autres prérogatives tout aussi essentielles. Il a pour devoir de favoriser la paix sociale, de réguler la conflictualité sociale

Précisons bien : la conflictualité sociale est au coeur même de la démocratie ; elle s’appuie sur le pluralisme et la liberté d’expression. Elle est significative de la dynamique sociale. Il ne s’agit pas de l’éliminer, encore moins de la nier. Le rôle de l’Etat se situe justement dans la prise en compte permanente de ces multiples zones de conflictualité sociale qui prennent racine dans notre société. Son but n’est pas de les faire taire, mais de les écouter, pour mieux les prendre en compte et ainsi les contenir dans le cadre du registre du politique.

Or, dans le cas de la Guadeloupe, que s’est-il passé précisément ? Tout le contraire de ce qu’on est en droit d’attendre légitimement d’un Etat de droit : la discussion et la négociation. A cela, l’Etat a préféré le silence. Mais se taire dans cette situation, c’est prendre le risque de voir un conflit social basculer en violence sociale. Passer du son des revendications au bruit de la fureur.

Par son silence délibéré, l’Etat français a laissé le conflit se pourrir.

Il y a deux terreaux sur lequel tous les extrémismes fleurissent : la frustration de la rue, le silence des autorités. Choisir délibérément – au nom de quoi? l’éloignement géographique? - de ne pas agir, c’est opter volontairement pour le pourrissement du conflit, c’est se rendre responsable du basculement dans la violence. L’Etat français, en cela, a commis une faute, oserai-je dire un crime! En tant qu’Etat de droit, il aurait du agir dans le sens d’une régulation du conflit : c’est sa mission première. En décidant de se taire, il s’est donc rendu responsable des actes de violence perpétrés ces nuits dernières. Il s’est rendu complice de l’extrémisme, en agissant, avec ses propres armes, de la même façon. La plus grande des violences n’est pas toujours celle qui se voit. Le silence des autorités est sans doute l’une des plus odieuses formes de violence institutionnelle. Si elle ne crépite pas sous les flashs et les caméra du 20h, elle peut tuer tout autant. Au silence répond toujours la frustration, et sur la frustration d’un peuple monte toujours quelque chose d’incontrôlable.

L’Etat a donc toute sa part de responsabilités dans les émeutes qui ont traversé les Antilles ces derniers jours ; par son silence, il s’est rendu coupable de la mort par balle de Jacques Bino, syndicaliste membre du LKP (Collectif contre l’exploitation). S’il n’a pas directement appuyé sur la gachette, il a volontairement déposé l’arme dans les mains de l’extrémisme. C’est le silence qui a tué Jacques Bino, le silence d’un Etat qui croit sans doute encore – à tort – que la Guadeloupe, c’est loin, c’est petit, c’est secondaire. C’est aussi oublier que mai 1967 a précédé d’un an une célèbre révolution…

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