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avril 30, 2009

Manifeste pour un humanisme économique

Filed under: Non classé — sociologicus @ 4:57


Le suivant billet s’appuie sur la lecture stimulante d’un ouvrage d’,André Gorz1.

André Gorz philosophe français décédé il y a quelques mois, était un intellectuel résolument engagé (loin du tintamarre médiatico-politique), socialiste, fondateur du mouvement d’écologie politique, qui s’est efforcé de décrire dans ses nombreux ouvrages le mode de fonctionnement du système capitaliste et ses évolutions contemporaines qui tendent, pour le résumer brièvement, à circonscrire l’ensemble des rapports sociaux et des institutions sociales (Ecole, Etat, Entreprise, mais aussi Famille, loisirs, etc.) en rapports de type économistes, c’est-à-dire axés sur la recherche de la maximisation de l’intérêt particulier et sur la rentabilité.

La thèse centrale qu’il développe dans son œuvre Capitalisme, Socialisme, Ecologie, recueils de textes et de conférences sur la fin du socialisme bureaucratique, centralisé, autocratique et répressif, est celle des mutations nécessaires pour le passage vers une autre forme de socialisme qu’il appelle de ses vœux et qu’il essaie de formuler autour de la question du respect de l’autonomie individuelle. Un nouveau socialisme est possible aujourd’hui, non pas un socialisme traditionnel considéré comme collectivisation des moyens de production et des forces productives, et planification des besoins et des désirs collectifs, mais un socialisme libertaire, réformateur, qui réfute toute idée d’unification des sphères sociales (industrie, culture, presse, loisirs, etc.) mais laisse à chacune d’elle sa propre sphère d’activités autonomes, et qui par conséquent reconnaît le droit d’exister au capital, et donc à la propriété privée des moyens de production. Il définit les contours d’un nouveau type de socialisme, qui n’ait ni les moyens de contrôler ni ceux de définir l’activité productive (il démontre par ailleurs très bien les défauts d’un tel système et son penchant autocratique et répressif) mais qui soit une construction politique et sociale d’orientation, de guide pour l’activité économique. Ce que défend l’auteur en réalité, c’est une inversion radicale du modèle économique capitaliste. Critique vis-à-vis du capitalisme, il reconnaît néanmoins que celui-ci a apporté un mieux-être même s’il ne doit pas constituer une fin en soi.

De la production des besoins…

En effet, aujourd’hui, le capitalisme fonctionne selon un schéma d’apparence libertaire et émancipateur mais qui est en réalité profondément aliénant et uniformisant. Fonctionnant selon un mécanisme de marché, le capitalisme a besoin pour survivre et perdurer (donc grossir) de toujours innover et de renouveler son offre ; en cela il est consubstantiel à l’idée de mouvement, d’instabilité, de mobilité. Mais il ne peut exister sans une création permanente de nouveauté. A ce titre, le système social capitaliste fonctionne comme une machine à produire des besoins afin de pouvoir écouler ses « besoins » produits auprès de consommateurs demandeurs de ces besoins.

Ainsi, tel qu’il fonctionne, le capitalisme économique crée des besoins et des désirs auxquels souscrivent inconsciemment (pas toujours) les hommes. La satisfaction narcissique n’est alors jamais acquise, car la machine produit en permanence de nouvelles sources de frustration, donc de nouveaux désirs, et par conséquent de nouveaux plaisirs de consommation. A peine un besoin est satisfait qu’un autre est crée, et ainsi de suite. Ce que Gorz critique fermement c’est cette création négative, cette illimitation factice des besoins mise au service de l’économie. Or, c’est un cercle vicieux, à la manière de Sisyphe contraint à pousser indéfiniment son rocher sur la montagne, et qui, pensant être arrivé au terme de son supplice, doit recommencer encore et encore.

L’image n’est pas de trop : c’est exactement le même schéma qui gouverne aux sociétés capitalistes : créés de toutes pièces par la sphère de production, les nouveaux produits deviennent de nouveaux besoins, qui doivent être libidinalement satisfaits par la consommation et qui retournent donc dans la chaîne de production qui peut alors en fournir de nouveaux, etc.

Ainsi, en économie capitaliste, on a en amont la production, en aval la consommation, mais en réalité consommation et production participent de la même stratégie capitaliste globale : la création fictive de besoins par une entreprise délibérée de contrôle des désirs et des émotions, tendant à l’uniformisation des comportements individuels. Pour le dire plus simplement, si le capitalisme émancipe l’individu de la nécessité, c’est pour mieux l’enchaîner au besoin.

Comment en-est on arrivé là s’interroge l’auteur ? Pour lui, la réponse est simple : c’est l’autonomisation progressive de l’économie des autres sphères (politiques, sociales, culturelles, etc.) qui a conduit à cette inflation des besoins. L’autonomie du capital a conduit à différé les besoins : au petit paysan qui assurait sa propre récolte pour sustenter à ses besoins succède au XIX l’ouvrier prolétaire de l’industrie qui produit afin de pouvoir acheter sur le marché des biens et des services ce dont il a besoin pour vivre. Les besoins et leurs satisfactions sont déconnectés, ils sont déliés avec l’autonomisation du capital. C’est lui qui fournit (produit) les biens de l’extérieur. L’autoproduction assurait la satisfaction des besoins essentiels. Une fois cette production des besoins émancipés des individus, le système capitaliste a alors pu mettre en place de nouveaux besoins. Une fois autonomisée de la sphère sociale, la création des besoins a pu dépasser celle des seuls besoins réellement ressentis pour ouvrir tout un espace de besoins fictifs, superflus. Mais c’est justement aujourd’hui ce superflu qui fait l’essentiel. Quel intérêt « vital » ai-je à posséder un 16/9 ? J’ai beau le savoir, la possession d’un 16/9 m’emplit de satisfaction. Mais à peine ai-je le temps de contempler mon produit (de sustenter mon besoin, de complaire à ma satisfaction narcissique) qu’un autre besoin/désir m’appelle, etc.

Ainsi, il constate que le capitalisme privilégie un développement selon un modèle de rationalisation unique de type instrumental qui s’étend bien au-delà de la seule sphère économique et de l’Etat mais qui se diffuse également au cœur de la famille et de nos vies privées (toutes nos actions, nos comportements doivent servir un intérêt particulier, doivent remplir une utilité fonctionnelle, donc être « rentable »), au détriment dit-il de la rationalité « morale-pratique » et « esthétique-pratique » (l’agir par conviction, par principes, par sensibilité).

C’est en fait à une critique de l’utilitarisme que se livre l’auteur. L’homme agit par utilité avant d’agir par conviction. C’est une action de type instrumentale (au sens où l’entend Max Weber) qui domine l’univers contemporain. Mais redoublé d’un instrumentalisme économique ; il ne s’agit plus seulement d’agir utilement, il faut encore agir dans le sens d’une utilité proprement économique : toute action n’est mesurée qu’à hauteur de sa rentabilité. Autrement dit, l’unique critère de valeur est la rentabilité de l’action engagée. Sur ce point-là, le président actuel semble être en accord idéologique avec cette vision utilitariste. L’hôpital public, l’Education nationale doivent être gérer sur des critères de rentabilité. Or, il s’agit ici de « matériau » humain, pas de marchandises! Qu’est ce qu’une éducation rentable? Un enseignement rentable? Une hospitalisation rentable? On s’éloigne des préoccupations morales, culturelles et sanitaires. L’humain n’est plus qu’un moyen dans cette idéologie, au service de la rentabilité économique.

aux besoins à produire.

André Gorz milite dans ses écrits pour un socialisme nouveau, véritablement émancipateur (donc bien loin du socialisme « clinique » tel qu’il s’est historiquement réalisé), dans lequel les besoins et les désirs seraient premiers, et où l’économie serait au service de leurs satisfactions. On assiste à inversion du processus productif, où ce n’est plus l’économie qui fixe et oriente les désirs, mais où ce sont les désirs et les besoins individuels qui fondent et orientent l’activité productive. Pour lui, « il s’agit de rattacher les finalités de l’économie à la libre expression publique des besoins ressentis, au lieu de créer des besoin à la seule fin de permettre au capital de s’accroître et au commerce de se développer2. » Sur cette approche consumériste de la sphère de production, on peut se référer aux célèbres et magistraux ouvrages de Jean Baudrillard sur Le système des objets et La société de consommation.

Dans le nouveau socialisme que Gorz appelle de ses vœux, l’homme gagne en liberté, son autonomisation n’est plus alors instrumentalisée dans le sens d’un utilitarisme économique, elle est davantage axée sur des considérations morales, humanistes, loin de tout utilitarisme institué.

Il pose en définitive la question de savoir si un nouveau monde est possible, un monde où l’action sociale engagée ne le serait pas dans un souci exclusif de rentabilité marchande, mais dans le sens d’une « qualité de vie optimale ». Cela nécessite bien évidemment une transformation en profondeur de nos modes de production et des rapports sociaux. A cette question, Gorz essaie de répondre en trouvant paradoxalement dans le système capitaliste lui-même les sources éventuelles de cette transformation sociétale et économique. En effet, rompre avec le capitalisme n’est ni une bonne idée, ni un moyen efficace de promouvoir un nouveau mode d’organisation sociale et économique. Il faut construire avec l’existant, à partir de l’existant en le transformant plutôt qu’à vouloir rompre radicalement avec lui. Le capitalisme a permis le progrès technique, la satisfaction des besoins et l’amélioration des conditions de vie. Tout n’est pas à rejeter. Les idéologies qui voudraient rompre définitivement avec le capitalisme, pour séduisantes qu’elles peuvent être sur certains points, n’en restent pas moins sans doute essentielles, mais utopiques. Il ne s’agit pas de rompre, mais de déconstruire pour reconstruire.

On le voit, Gorz ne milite pas pour la disparition du capital, mais pour celle du capitalisme, en tant que dogme inaliénable, pierre angulaire de notre système idéologico-politico-économico-social. Oui à la conservation de la sphère économique, autonome, distincte, séparée de la sphère étatique, mais non à la finalité utilitariste et productiviste de ce mode de production. Gorz militait pour une finalité anti-utilitariste et anti-productiviste, mais proprement humaniste, tournée vers l’épanouissement véritable de l’homme.

A ce titre, je pense que sa pensée reste aujourd’hui d’une grande actualité, crise aidant. En effet, il est sans doute temps plus que jamais de remettre l’Homme au centre du processus d’organisation et de production. En lisant Gorz, j’ai l’impression de voir se dessiner les grandes lignes de pensée d’un humanisme nouveau, propre à définir une nouvelle vision de l’Histoire à long terme, de dessiner les contours d’un nouveau paradigme socio-économique, et redonner ainsi du sens à un monde qui en manque cruellement, faute de grands idéaux collectivement partagés. Cette pensée féconde, pensée socialiste selon l’auteur, « écologie sociale » comme il l’indique lui-même, est plus globalement une pensée humaniste, inscrite dans la ligne de pensée de F. Bayrou et propre à satisfaire ses nombreux électeurs passés et à venir…

L’Histoire nous offre une chance de modifier l’ordre des choses, sachons la saisir.

1André Gorz, Capitalisme, Socialisme, Ecologie, Désorientations/Orientations, Paris, Galilée, débats, 2001.

2 A. Gorz, p.31.

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